Relations toxiques au travail – Publié le 1ᵉʳ juillet 2026 – par Christelle Chollet, psychologue clinicienne | Cabinet RENAI’Sens®
Vous avez déjà eu ce sentiment étrange en réunion ? Votre manager hausse le ton, ou au contraire vous fait un compliment, et quelque chose en vous réagit de façon… disproportionnée. Vos mains transpirent, votre gorge se serre. Ou alors vous repartez radieux comme si vous aviez décroché une médaille. Pour une simple réunion d’équipe.
Si cela vous parle, vous n’êtes pas seul(e) — et vous n’êtes pas non plus « trop sensible ». Il y a une explication très concrète à ça, et elle vient de plus loin que vous ne le pensez. Elle vient… de votre enfance. 😅
Pas de panique, on ne va pas passer en revue toute votre vie, mais on va explorer ensemble un mécanisme intéressant (et parfois bien pénible) que les psychologues appellent le schéma de répétition. Et surtout, je vais vous donner des outils concrets pour ne plus en être la victime silencieuse.
📌 Sommaire
- Les figures d’autorité dans l’enfance : la matrice de tout le reste
- Le transfert émotionnel en milieu professionnel : quand le bureau devient la maison
- Comment reconnaître si vous rejouez un vieux scénario
- Briser la répétition : outils TCC et approche psychologique
- Cas concrets (sans vous reconnaître, promis 😉)
- Et maintenant ? Un premier pas vers autre chose
1. Les figures d’autorité dans l’enfance : là où tout commence 🌱
Avant de parler de votre chef, parlons d’abord de votre cerveau d’enfant. Non pas pour ressasser le passé, mais parce que comprendre ce qui s’est passé à ce moment-là est la clé pour comprendre ce qui se passe ici, maintenant, dans votre vie professionnelle.
Le psychiatre britannique John Bowlby l’a démontré dès les années 1950 : nos premiers liens d’attachement — avec nos parents ou les adultes qui nous ont élevés — créent ce qu’il appelle des « modèles internes opérants ». Ce sont des représentations inconscientes de nous-mêmes et des autres, forgées avant même qu’on sache lire. Ces modèles nous disent, en gros : « voilà comment fonctionne le monde, voilà comment les adultes se comportent, voilà ce que tu dois faire pour être aimé (ou en sécurité)».
Autour de l’âge de 3 ans, ces modèles font déjà partie intégrante de la personnalité de l’enfant et influencent toutes ses interactions futures. Ce n’est pas une théorie abstraite : c’est de la neurologie. Les neurosciences affectives, notamment les travaux d’Allan Schore, montrent que nos expériences relationnelles précoces façonnent littéralement notre cerveau, créant des circuits émotionnels qui se déclenchent automatiquement face à certaines situations — et notamment face aux figures d’autorité.
Concrètement ? Face à un chef qui élève la voix, votre cerveau adulte n’active pas seulement l’analyse rationnelle de la situation. Il active aussi — et souvent en premier — les « autoroutes neuronales » liées à vos premières expériences avec l’autorité. Si ces expériences ont été sécurisantes, vous gérez. Si elles ont été marquées par la peur, la frustration ou le manque de reconnaissance… cela se voit dans votre réaction, même si vous n’en avez pas conscience.
Et ce n’est pas une question de faiblesse. C’est de la biologie.
💡 Le chiffre qui fait réfléchir : selon l’enquête « People at Work 2024 » d’ADP, 61 % des actifs français se disent stressés au moins une fois par semaine au travail, et 74 % estiment que leur santé psychologique est liée partiellement ou totalement à leur travail (baromètre Empreinte Humaine 2023). Une grande partie de ce stress a des racines bien plus profondes que les objectifs trimestriels…
2. Le transfert émotionnel en milieu professionnel : quand le bureau devient la maison 🏠➡️🏢
On y arrive. Le mot un peu barbare que les psys utilisent pour désigner ce phénomène, c’est le transfert. Freud en a parlé le premier, les thérapies modernes l’ont affiné. Et aujourd’hui, on sait que ce mécanisme ne se produit pas seulement dans le cabinet du thérapeute — il se produit partout où il y a une figure d’autorité.
Selon Laplanche et Pontalis dans leur Vocabulaire de la psychanalyse, le transfert désigne « le processus par lequel les désirs inconscients s’actualisent sur certains objets dans le cadre d’un certain type de relation — il s’agit d’une répétition de prototypes infantiles vécue avec un sentiment d’actualité marqué ». En clair : on plaque inconsciemment sur les personnes d’aujourd’hui les émotions qu’on avait enfant vis-à-vis des personnes d’autrefois.
Et devinez qui est la cible numéro 1 au travail ? Le manager, le directeur, la supérieure hiérarchique. Bingo.
Il n’est pas rare que la figure du chef au travail se mêle à des souvenirs d’autorité parentale, déclenchant des émotions qui ne sont pas directement liées à la situation présente. Cette dynamique est au cœur de nombreux malentendus ou conflits professionnels non exprimés.
Ce transfert peut prendre plusieurs formes :
- 🔵 Transfert positif : admiration, confiance exacerbée, besoin d’approbation quasi-permanent. Vous avez besoin que votre chef valide chacune de vos décisions. Vous êtes particulièrement touché(e) par ses compliments — et particulièrement devasté(e) par ses critiques.
- 🔴 Transfert négatif : méfiance, révolte automatique, hostilité. Dès que le manager dit quelque chose, vous avez une boule dans le ventre ou une envie de contredire — même quand il a raison.
- 🟡 Transfert parental : vous vous comportez comme un enfant sage qui ne dit jamais non, ou comme un adolescent rebelle. Les deux sont des réponses à la même blessure, juste de l’autre côté du miroir.
La clé, c’est l’intensité et la répétition. Une réaction ponctuelle peut arriver à tout le monde. Mais quand le pattern se répète — avec ce manager, avec le précédent, avec celui d’avant —, là, on est sur quelque chose qu’il devient intéressant d’analyser.
3. Comment reconnaître si vous rejouez un vieux scénario 🔍
Bonne nouvelle : le schéma de répétition laisse des traces. Et une fois que l’on sait quoi chercher, on le voit assez clairement. Voici les signaux les plus courants :
🚩 Les signaux d’alarme côté émotions
- Vous vous sentez tout petit(e) (ou tout puissant(e)) face à votre manager — bien au-delà de ce que justifie la situation.
- Un e-mail de critique de votre chef vous gâche la soirée — et même le week-end.
- Vous avez besoin de son approbation pour vous sentir compétent(e), même sur des sujets où vous êtes expert(e).
- Sa bonne humeur ce matin vous a mis dans un état euphorique inexplicable. Sa froideur vous a plongé(e) dans le doute toute la journée.
- Vous avez du mal à lui dire non, même pour des choses déraisonnables — et vous rentrez chez vous épuisé(e) de lui avoir dit oui.
🚩 Les signaux côté comportements
- Vous sur-préparez chaque réunion avec lui/elle, comme si vous passiez un examen.
- Vous évitez le conflit à tout prix — ou au contraire, vous cherchez inconsciemment la confrontation.
- Vous « oubliez » de lui dire certaines choses parce que vous anticipez une réaction négative.
- Après une réunion avec votre N+1, vous repensez à des scènes de votre enfance. (Ça arrive.)
🚩 Le test des 3 questions
Posez-vous ces trois questions :
- Est-ce que je vis/j’ai vécu des situations similaires avec plusieurs managers différents ? Si oui, le problème n’est pas le manager — il est dans le script.
- Est-ce que la réaction que j’ai est proportionnelle à ce qui vient de se passer ? Si la réponse est non, il y a probablement quelque chose qui vient d’ailleurs.
- Est-ce que ce que je ressens face à mon chef ressemble à ce que je ressentais face à un de mes parents ? Prenez le temps d’y répondre honnêtement.
Les schémas répétitifs ont une caractéristique : ils revêtent des scénarios divers mais nous font toujours expérimenter un sentiment d’échec ou d’impuissance. Freud l’avait identifiée dès les années 1920 comme une « compulsion de répétition » — des actes que la personne se sent forcée d’effectuer « à l’insu de son plein gré », malgré elle et en dépit du bon sens. Rassurant, non ? Non pas qu’il faille s’en satisfaire, mais au moins, vous n’êtes ni fou/folle ni seul(e).
4. Briser la répétition : outils TCC et approche psychologique 🛠️
C’est ici que les choses deviennent vraiment intéressantes — et concrètes . Parce que oui, on peut changer. Pas du jour au lendemain, mais avec le temps.
Le principe de base : on ne peut pas effacer ce qui s’est passé, mais on peut réécrire la réponse qu’on y apporte aujourd’hui. Et ça, c’est tout à fait possible.
🔧 Outil 1 — La restructuration cognitive (TCC)
La Thérapie Cognitive et Comportementale (TCC) est aujourd’hui la psychothérapie la plus validée scientifiquement. En 2017, la Haute Autorité de Santé (HAS) l’a officiellement intégrée parmi les psychothérapies de référence. Et les chiffres parlent : 75 % des personnes traitées par TCC voient leurs symptômes d’anxiété et de dépression significativement diminuer.
La restructuration cognitive, c’est apprendre à identifier vos pensées automatiques — ces petites voix rapides et inconscientes qui surgissent face à votre manager — et à les questionner. Par exemple :
| Pensée automatique | Questionnement cognitif | Pensée alternative |
|---|---|---|
| « Il m’a dit ça d’un ton sec, il m’en veut.» | Est-ce que j’ai une preuve concrète ? Est-il possible qu’il soit juste stressé ce matin ? | « Son ton ne me concerne peut-être pas directement » |
| « Si je dis non, je vais perdre sa confiance » | Est-ce que ça m’est déjà arrivé de dire non à quelqu’un et qu’il m’estime quand même ? | « Dire non de façon assertive est un signe de maturité professionnelle » |
| « Je dois être parfait(e) pour qu’il m’apprécie » | D’où vient cette croyance ? L’ai-je vérifiée récemment ? | « Je peux être compétent(e) sans être parfait(e) » |
💡 Exercice pratique : pendant une semaine, notez dans un carnet chaque réaction émotionnelle forte vis-à-vis de votre manager. Notez : la situation, l’émotion ressentie (et son intensité sur 10), la pensée automatique qui a surgi, et une pensée alternative possible. Ce simple journal peut déjà créer un espace entre le déclencheur et la réaction — et c’est dans cet espace que la liberté commence.
🔧 Outil 2 — La thérapie des schémas (Young)
Développée par Jeffrey Young dans les années 1990, la thérapie des schémas est une extension des TCC particulièrement adaptée aux problématiques chroniques et répétitives. Elle travaille sur les schémas précoces inadaptés — ces patterns émotionnels profonds formés durant l’enfance — pour les modifier en profondeur.
Parmi les schémas les plus fréquents dans les relations manager-collaborateur : le schéma de « carence affective » (besoin de validation permanente), le schéma « abandon » (peur irrationnelle d’être mis sur la touche), ou encore le schéma « soumission » (incapacité à s’affirmer face à l’autorité).
La bonne nouvelle ? Ces schémas sont modifiables. Pas en claquant des doigts, mais avec du travail thérapeutique ciblé.
🔧 Outil 3 — La pleine conscience pour créer de l’espace
Avant même de travailler sur le fond, une pratique simple peut changer beaucoup de choses : la pleine conscience (mindfulness). Pas besoin de méditer 45 minutes par jour. Juste apprendre à observer ce qu’on ressent sans y réagir immédiatement.
Concrètement, avant de répondre à un email de votre manager qui vous a mis dans tous vos états : posez les mains à plat sur le bureau. Respirez trois fois lentement. Demandez-vous : « Est-ce que cette réaction appartient à maintenant, ou à quelque chose de plus ancien ? »
Cette pause de quelques secondes peut littéralement changer la tournure d’une réponse d’email — et d’une relation professionnelle.
🔧 Outil 4 — Travailler sur la prise de conscience relationnelle
Thomas d’Ansembourg, dans Cessez d’être gentils, soyez vrais, nous invite à arrêter de nous adapter au détriment de nous-mêmes, et à exprimer ce que nous ressentons vraiment. Cette approche, nourrie de la Communication Non Violente, est particulièrement utile face aux figures d’autorité : apprendre à nommer ses besoins plutôt qu’à les taire, à exprimer un désaccord sans s’effacer ni exploser.
Ce n’est pas inné pour tout le monde. C’est une compétence qui s’apprend — et qui s’ancre d’autant mieux avec un accompagnement.
5. Cas concrets (sans vous reconnaître, promis 😉) 🎭
La théorie, c’est bien. Des exemples concrets, c’est mieux. Voici trois portraits « imaginaires » qui vous parleront peut-être …
👤 Léa, 34 ans, cheffe de projet dans une ETI
Léa est brillante, reconnue dans son équipe, mais vit dans une anxiété permanente vis-à-vis de son directeur. Dès qu’il entre dans la pièce, elle « se fait toute petite ». Elle prépare ses présentations pendant des heures pour éviter la moindre critique. Elle se souvient avoir grandi avec un père très exigeant, qui n’exprimait pas beaucoup de tendresse mais qui félicitait… les bulletins scolaires parfaits. Résultat : Léa cherche encore ce bulletin parfait. Sauf que son directeur, lui, n’a jamais demandé la perfection.
Ce que Léa a appris en thérapie : distinguer la voix de son père de celle de son directeur. Et réaliser que son directeur, contrairement à ce qu’elle croyait, l’estimait déjà — sans qu’elle ait besoin de se tuer à la tâche.
👤 Marc, 47 ans, responsable commercial
Marc a un problème récurrent avec l’autorité. Quel que soit le manager, il finit par entrer en conflit. Il a changé d’entreprise trois fois en cinq ans. Toujours « à cause d’un chef incompétent ». En travaillant sur ses schémas, Marc a découvert quelque chose d’inattendu : il avait grandi avec une mère très contrôlante, et la moindre directive lui semblait aujourd’hui une atteinte à sa liberté. Son transfert était négatif — systématique, automatique, et épuisant.
Ce que Marc a appris : distinguer le besoin légitime d’autonomie d’une réaction réflexe liée à son histoire. Et apprendre à choisir ses batailles.
👤 Sophie, 29 ans, assistante RH
Sophie est « la gentille ». Elle dit toujours oui, ne prend jamais de congés sans vérifier que ça ne dérange pas, et a une anxiété terrible les soirs avant un entretien annuel. Elle a grandi avec une mère fragile émotionnellement, qu’elle avait appris à ne pas contrarier. Aujourd’hui, elle transpose ce schéma sur sa responsable RH. Elle « prend soin » de sa manager plutôt que de ses propres besoins.
Ce que Sophie a appris : reconnaître la différence entre bienveillance sincère et sacrifice de soi. Et commencer — doucement — à dire non.
6. Et maintenant ? Un premier pas vers autre chose 🌿
Si vous vous êtes reconnu(e) dans une partie de ce que vous venez de lire — même un tout petit peu — sachez que c’est déjà un premier pas. La prise de conscience est souvent la plus difficile.
Répéter des schémas douloureux n’est pas une fatalité. Ce n’est pas non plus une question de volonté — on ne décide pas de répéter son enfance dans son bureau. Mais on peut décider, avec le bon accompagnement, d’écrire une nouvelle histoire.
La psychologie positive nous rappelle que nous avons tous une capacité de résilience, de croissance et de changement. Les études sur l’attachement montrent même qu’un travail thérapeutique sérieux peut modifier nos modèles internes opérants — même ceux forgés dès les premières années de vie. Rien n’est figé.
Alors voilà ma question pour vous, avant de conclure cet article :
🌀 Y a-t-il, dans votre relation avec votre manager actuel (ou passé), quelque chose qui vous semble étrangement familier ? Une émotion, un comportement, une réaction que vous n’arrivez pas tout à fait à expliquer ?
Si oui, peut-être que cette question mérite qu’on en parle ensemble. Je propose un rendez-vous découverte de 30 minutes, sans engagement, pour explorer ensemble ce que vous traversez et voir si un accompagnement peut vous aider à sortir de ce scénario.
Pas de jargon psy, pas de jugement. Juste un espace pour commencer à y voir plus clair. 🌿
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Et si vous souhaitez aller plus loin sur le sujet des relations toxiques, je vous invite à lire mon prochain article sur la manipulation affective au travail — parce que parfois, ce qui ressemble à un schéma de répétition cache quelque chose de plus actif de la part de l’autre…
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📚 Bibliographie
- BOWLBY John – Attachement et perte – Vol. 1 : L’attachement – PUF, 1978 (éd. originale 1969)
- D’ANSEMBOURG Thomas – Cessez d’être gentils, soyez vrais – Éditions de l’Homme, 2001
- FREUD Sigmund – Au-delà du principe de plaisir – Payot, 2010 (éd. originale 1920)
- LAPLANCHE Jean, PONTALIS Jean-Bertrand – Vocabulaire de la psychanalyse – PUF, 1967 (rééd. 2007)
- SCHORE Allan N. – La régulation affective et la réparation du soi – Les Éditions du CIG, 2008 (éd. originale 2003)
- YOUNG Jeffrey E., KLOSKO Janet S., WEISHAAR Marjorie E. – La thérapie des schémas : approche cognitive des troubles de la personnalité – De Boeck, 2005 (éd. originale 2003)
© Cabinet RENAI’Sens® – Christelle Chollet, psychologue clinicienne – Houilles (78) / La Madeleine-de-Nonancourt (27) / Téléconsultation France entière
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